Se protégerles uns et les autres
…Et si je vous racontais le chemin qui m’a conduit à créer DEMAINS.
Voir le temps glisser
En mars 2020, au premier confinement, j’étais plutôt tranquille, les garçons étaient confinés chez leur mère, en province, quant à moi, je m’occupais de la mienne à Paris.
J’avais donc beaucoup de temps à consacrer à tout ce que j’avais mis de côté depuis longtemps, la lecture, l’écriture et le sport.
En temps normal, mon quotidien est assez chahuté. Je vis avec mes deux derniers garçons de 17 et 18 ans, ma mère de 89 ans, chez qui nous nous sommes installés récemment, et ma chienne, Luna, qu’une dysplasie des hanches oblige à de longues promenades quotidiennes. A mes obligations de père/fils au foyer, courses, cuisine, ménage, linge… s’ajoutent mes activités professionnelles de conseiller financier que j’exerce depuis une douzaine d’années. Je suis aussi membre d’une association qui réclame un travail régulier d’introspection et de recherche !
Mon planning est bien rempli, heureusement je dors peu, ce qui me permet d’assurer ces responsabilités, en reléguant néanmoins aux oubliettes quelques activités essentielles, cinéma, théâtre, expo et… love affairs !
Puis très vite, cette tranquillité va être bousculée…
Glisser puis déraper
Si durant cette période j’ai lu et noirci bien des pages, il m’en reste peu de souvenirs, hormis cette longue lettre adressée à une amie où je questionnais la place centrale occupée dans nos vies par les compétences. Leur acquisition et leur accumulation semblent une fin en soi. N’est-ce pas le sésame de la réussite ? Les cadres commerciaux qu’accompagne Laëtitia ne sont-ils pas bardés de diplômes, collectionneurs compulsifs de compétences techniques, d’expertises en tous genres… Et pourtant leurs résultats restent souvent moyens. Que leur manque-t-il ? Le savoir-être, la communication dit-elle ! Ce choix de la compétence plutôt que de l’aptitude n’est-il pas l’illustration d’un modèle défaillant.
Ces réflexions, furent rapidement remplacées par une émotion forte. Dans tous les médias, revenait en boucle la même injonction : « Le monde doit changer ». J’y voyais une évidence, bien sûr, une opportunité peut-être, mais pas telle que l’on nous la présentait. Puis les allocutions du Président Macron vinrent immédiatement remettre les choses à leur place. Son message était clair : rien ne devait changer, nous allions sauver le monde grâce aux efforts conjugués des banques centrales, des autorités internationales, des grandes entreprises transnationales, et grâce aux politiques, leurs porte-voix. Pour le peuple, pas un mot, pas d’appel à notre responsabilité, seulement des règles à suivre et des punitions pour les contrevenants.
L’émotion s’est transformée en colère, source de motivation pour agir. Cette volonté de révolution, je la devais à une expérience personnelle….
« Finir dans le décors », attention aux ecchymoses
Tout a commencé il y a trois ans. A., l’aîné de mes garçons, était en colère après sa vie, ses parents, le système, les profs, le contenu de l’enseignement, l’obligation de devoir faire des choix, alors que le monde où on lui demande de prendre place lui donne la nausée. Il voulait et veut encore rêver que cela puisse être différent, que la vie est une aventure collective, affective et profondément humaine. Pas une accumulation de compétences qui seraient comme autant de preuves qu’il rentre dans le rang. Il n’a aucune conscience politique et pourtant il remet tout en cause… La réussite professionnelle, la richesse n’ont aucun sens pour lui, il ne veut pas que sa vie en dépende. Durant cette période, il me rudoie, m’interpelle, convoque ma responsabilité, de père, d’homme, de citoyen.
Avant d’écouter mon fils je me suis accroché à mes convictions. La curiosité, le savoir, le libre arbitre, l’égalité des chances, la liberté… Tant de bonnes raisons de préserver l’école de la République et ses missions, coûte que coûte. L’internat, les changements de lycées, les médiations, les consultations de pédopsy, les punitions, les transactions ne donnaient rien. La sanction a fini par tomber : « élève décrocheur », « absent », « sans motivation » ! Et puis, il y eut ce jour où dans la cour du lycée Saint Joseph à Reims, ce gaillard, bâti comme un athlète, bagarreur insensible à la douleur, si radical s’est effondré et m’a appelé au secours.
En quelques minutes mon univers a volé en éclat, une réalité crue s’est imposée avec la brutalité d’une déflagration.
Il faudra des mois, des années de convalescence
Ce matin glacial de janvier est inscrit pour toujours en moi. Cette réalité crue a tout emporté, les croyances, les convictions, les postures. J’étais père jusqu’au bout de mes certitudes. Je lui montrais le chemin, lui demandant de me suivre sans se poser de questions, s’il doutait, regimbait, je devais lui expliquer et le convaincre… Et j’avais le sentiment de jouer mon rôle !
Tout cela me venait tout droit de mes 20 ans, d’une première paternité arrivée à l’improviste, de ma psychanalyse, de la Closerie des Lilas et des fervents de la Cause freudienne. Sur le rôle du père, les mots posés alors me reviennent facilement, « Le père doit séparer l’enfant de la mère et le faire entrer dans le monde social. Il représente la Loi ». Je crois que je me suis conformé à cela, pour élever trois filles, sans péripéties notoires, il faut dire que leurs mères étaient bien présentes, et moi si peu.
Pour A, j’ai réalisé que je faisais fausse route, il manquait à cet enfant équilibre et confiance, l’amour de sa mère, en somme. Alors de 100% père j’ai tenté de devenir un peu mère, maladroitement certes, mais ma position a changé. Je suis aujourd’hui à ses côtés, j’essaie de l’accompagner, plus que de le guider. L’ornière était profonde qui guidait mes pas de père et d’homme, pas simple d’en sortir, d’aller sur des chemins inconnus. J’ai souvent l’impression d’aller au hasard, de perdre l’équilibre, mais je m’engage sur ces chemins pour lui, je m’engage à changer… En espérant un peu que le monde change.
Ça caille, pas simple d’être à poil
Faire le premier pas sur ce nouveau chemin n’est pas simple. Il faut d’abord laisser là, sur les bas-côtés, tous mes costumes d’Adam, de Moïse, d’Alexandre le Grand, de d’Artagnan, de Rocco Sifredi des tartans… En tournant le dos à ces représentations, je brise une chaine de valeurs, je renonce au pouvoir, j’hésite bien sûr, mais ces renoncements m’offrent en fait de nouveaux points de vue. Si j’ai toujours consacré l’essentiel de mes réflexions et de mes recherches à moi-même, à mon amélioration, je perçois en cela aujourd’hui une forme d’aveuglement.
J’ai laissé aux autres les gros maux qui ne cessent de nous affliger, pollution, réchauffement climatique, surpopulation, mondialisation, globalisation, surconsommation, financiarisation, crise financière, endettement, radicalisation… Et leurs effets mesurables pour toutes et tous, accroissement des inégalités, de la précarité, de la pauvreté, de la violence, de l’intolérance… Je sens qu’il est temps d’agir, de se serrer les coudes, de tenter d’infléchir le cours des choses.
Demains ensemble
Mon engagement tient dans un projet simple et concret : « se protéger les uns les autres ». Je pense en premier aux indépendants, aux professions libérales, aux petites boîtes, à toutes celles et ceux que je connais bien et dont je partage le quotidien depuis si longtemps. Je sais que nous avons besoin de nous regrouper, je sens qu’il faut inventer, changer nos façons de faire, d’être ensemble. Je sens que nous devons apprendre à partager, même si nous avons moins. Partager le business, les ressources, les outils…
J’en parle à Olivier, un ami financier. Nos joutes font progresser mes idées, plus il s’arcboute, plus je sens que je tiens quelque chose. DEMAINS prend forme, un nom d’abord, des promesses, les premiers textes ensuite.
Puis j’en parle à Laëtitia, à Cathy, à Lydie. Et là tout s’accélère, elles sont enthousiastes. Elles enrichissent le projet, elles ressentent les mêmes élans et vont plus loin que moi et plus vite. Elles expliquent clairement ce qui doit, ce qui peut changer, ce qui doit être inventé. Elles ont des idées concrètes, chacune dans leur univers. Elles me donnent des ailes, peu à peu tout s’éclaire. Le collectif est né.
D’autres arrivent encore, avec des parcours différents, des approches complémentaires, plus formelles. Stéphanie, par exemple, qui interroge et formalise notre organisation, nos pratiques, pour les rendre cohérentes avec nos valeurs.
Plus rien ne pourra nous arrêter, c’est en bande que nous arpenterons les chemins !